La Société Secrète des Agrégés

On le sait peu mais, avec les Francs-Maçons, les rappeurs et les reptiliens, les agrégés sont les seuls à maintenir encore vivante la tradition pourtant si belle de la poignée de main secrète. Elle est transmise de génération en génération, un peu comme une tare atavique, par voie postale : les nouveaux agrégés sont invités par une puissante Société secrète à défendre l’honneur de la patrie et l’esprit national contre les hordes barbares incultes qui tenteraient de substituer la marelle à Victor Hugo dans le tronc commun des classes de sixième. L’agrégation ressemblerait dès lors à ces rituels chamaniques qui font de vous une Sentinelle, comme sur M6, chargée de la protection du territoire symbolique.

Je me souviens toujours avec beaucoup d’émotion de l’agrégation : la construction de son mythe, dès le premier jour d’hypokhâgne, sa préparation l’année fatidique, les écrits, les oraux, la proclamation des résultats, les conséquences. La promotion de l’agrégation de lettres, c’est une manière de vous faire aimer les épinards quand il n’y a de toute façon que ça à manger : quitte à n’avoir qu’un seul débouché professionnel facile à prévoir, autant le rendre aussi désirable que possible. Que l’agrégation soit le signe d’une excellence rend non seulement acceptables mais aussi désirables une contrainte personnelle et une injustice structurelle.

Tout commence, bien sûr, avec l’École Normale Supérieure. Je ne connais pas meilleure description de l’esprit de ce concours-là que le conseil avisé offert toujours par l’une de mes professeurs de khâgne avant une session d’écrits : « un pipi, quarante places à l’ENS ». Des khâgneux, il était attendu non seulement une discipline intellectuelle irréprochable, c’est-à-dire quelque chose qui s’approche de la rumination à quatre estomacs des vaches de prairie, mais aussi un contrôle quasi yogique de leur vessie. Le parcours du khâgneux était fait de mystères à demi-révélés : d’abord l’ENS, puis l’agrégation et ensuite, un futur mirifique dont la réalité concrète était masquée par un voile pudique, afin qu’on ne se rendît pas compte trop tôt que tous les agrégés de France ne roulaient pas sur la vaste fortune des heures de khôlle.

Après deux ans de master recherche, la préparation de l’agrégation fut en quelque sorte un retour aux sources : une manière de renouer avec la simplicité de la pensée et une certaine insouciance à l’égard de l’exactitude de ce que l’on peut bien raconter, pour peu qu’on le dise de manière élégante. Nombreux sont en effet les rapports d’agrégation à faire comprendre aux candidats, sur un ton pré-apocalyptique, que rien ne saurait être plus profitable à l’âme et à l’esprit que la lecture du Grévisse et des Lagard-et-Michard. C’est bien connu, il y a deux chefs-d’œuvre du décadentisme : À Rebours et les rapports de l’agrégation de lettres modernes.

Non que l’agrégation soit facile, au demeurant. Selon l’expression consacrée, il faut maîtriser les « codes du concours » qui, à la différence du code pénal ou du code juridique, sont moins des codes, en réalité, que des mystères d’Éleusis, le côté pittoresque en moins. Pendant toute la préparation des écrits, le candidat peut penser que les « codes du concours » sont des codes intellectuels, une certaine manière d’écrire, qu’on aime illustrer avec des citations aussi profondes que « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » et « un sou est un sou ». C’est au moment de passer les oraux, qui sont une chance et accessoirement une manière de contracter des dettes étudiantes, que l’expression prend tout son sens.

Les oraux de l’agrégation de lettres modernes se déroulent invariablement (ou invraisemblablement, selon les points de vue) à Paris, capitale du monde, phare de la pensée, Tour Eiffel électrique de la culture universelle. C’est une chance d’ailleurs, puisque cela permet de se distraire comme un futur agrégé, lors des pauses recommandées, en visitant des musées et des bibliothèques, si possible sans tenter d’attraper des Pokémons entre deux statues de Rodin. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des relations qui puissent les loger en seront quitte pour seulement quelques centaines d’euros. Du reste, le problème est négligeable, puisque l’agrégatif est par principe parisien.

Je me souviens avec tendresse de l’organisation aristocratiquement désinvolte de ma session d’oraux, à l’agrégation. J’avais été convoqué pour deux semaines, sans date précise pour les épreuves, parce que celles-ci seraient communiquées au dernier moment, lors d’une réunion, au début de la session. C’est que les réservations de train ou d’hôtel sont des realia méprisables en des circonstances si augustes. Naturellement, les oraux pour les contrats doctoraux de mon université de province se déroulaient un jour au milieu de la session, à une date précise, prévue depuis plus d’un an.

L’une des épreuves de l’agrégation avait été programmée le même jour que l’oral doctoral. Il fallut donc négocier avec le président du jury, c’est-à-dire demander à la directrice de l’école doctorale de plaider mon cas au président du jury, car le candidat ordinaire — j’y reviendrai — ne s’adresse pas aisément aux sommités de ce monde. La directrice lui a proposé de regrouper toutes mes épreuves avant ou après l’oral et il fut décidé d’en laisser un peu avant, un peu après, preuve supplémentaire que l’agrégation est une filiale secrète de la SNCF — pardon, je veux dire, de la OUI-OUI.

Aux oraux, il y a plusieurs catégories de candidats. De temps en temps, sur les réseaux sociaux, on trouve des descriptions et des typologies amusantes des candidats à tel ou tel concours, selon ce qu’ils boivent ou ce qu’ils mangent, comment ils plient leurs feuilles de brouillon et combien ils sont stressés. Curieusement, tous ces vivants tableaux me paraissent oublier les traits essentiels. Aussi divertissante que soit la question des Twix ou des Gerblé, elle le cède pour moi à celle des candidats qui viennent en taxi contre ceux qui viennent en métro, des candidats qui ont un tailleur ou un costume différent pour chaque épreuve contre celles et ceux qui en ont acheté un à H&M l’avant-veille, des candidats qui révisent à la BnF — Dieu seul sait pourquoi — contre ceux qui révisent dans leur Formule 1.

Un matin, après avoir pris la même rame de métro que trois millions d’autres personnes, coincé pendant quarante minutes entre un agent comptable et une porte automatique, j’ai gagné la cour du lycée parisien où se tenaient les oraux et je me suis assis sur les petites chaises où les candidats, dans la galerie, attendaient de pouvoir tirer au sort leur sujet. Le président du jury est sorti et le candidat à côté de moi lui a fait un grand signe de la main, avant de lancer « Hé, Bob*, bonjour ! Comment tu vas ? ». (C’est un prénom fictif. Contractuellement, il est interdit aux agrégés de s’appeler Bob.) Il se trouvait que Bob et le candidat se connaissaient bien, qu’ils avaient fait plusieurs colloques ensemble et que le candidat, un Normalien qui avait profité de son cursus pour enseigner un peu aux États-Unis, venait passer l’agrégation comme une sorte de petite formalité. Fort heureusement, je ne me suis pas laissé troublé par cet hommage vibrant et impromptu à la méritocratie républicaine.

La cérémonie de proclamation des résultats est une manière d’enfoncer le clou. C’est un petit événement mondain du meilleur goût, où les candidats sont invités à se réunir à la fin de toute la session d’oraux, c’est-à-dire qu’elle s’adresse essentiellement aux Parisiens. Le président du jury vient lire la liste des nouvelles agrégées, qui s’appellent toutes Hélène, et des nouveaux agrégés, qui s’appellent tous Charles, dans l’ordre du classement, avec des « Monsieur » et des « Madame ». Les provinciaux qui ont de la chance dépêchent un ami pour recopier la liste, tandis que les autres attendront plusieurs jours, le lundi suivant, qu’elle soit affichée en ligne.

Comme je passais une épreuve à la toute fin de la session, je suis resté jusqu’au lendemain pour écouter la proclamation. Debout dans la cour, à côté d’un professeur d’une grande université parisienne, par ailleurs membre du jury, j’ai écouté les noms égrainés, souvent suivis par un commentaire autorisé de mon voisin : « Ah oui, Sybilline-Hélène, évidement » ou « Bien sûr, Charles-Ulrich, bien sûr ». Une fois la proclamation finie, les gens pleurent ou ils vont au café, sauf les provinciaux qui ont la bonne fortune d’être agrégés, qui pour leur part pleurent devant les prix du café.

Naturellement, le résultat de toutes ces épreuves en vaut largement la peine : désormais, quand je me fais arrêter par la maréchaussée dans la rue, je peux prendre un air conspirateur et leur murmurer quelques mots de pouvoir, à l’instar des rebouteux qui font loucher les vaches, avant de reprendre mon chemin, auréolé de la gloire de celles et ceux qui sauvent le pays du péril préoccupant de l’inculture.

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