L’Or Taugrafe

Depuis quelques années, les recherches archéologiques passionnent le public : à chacun son Alésia, à chacun sa découverte d’insoupçonnés sesterces grâce à de puissantes images satellites. Nul sujet ne passionne plus les Français, cependant, que la quête sans cesse recommencée des merveilles de la civilisation taugrafe, un peuple franc ethniquement peu divers, qui construisait routes et dispensaires dans l’amour du prochain et de ses campagnes, boutait ce qu’il y avait à bouter et bâtissait de spectaculaires monuments propres à exciter la ferveur des générations futures et, le cas échéant, une conception assez stricte de l’endogamie. Le « miracle taugrafe », comme on l’appelle encore entre la Porte-Dauphine et Chaillot, est, au même titre que la bûche de chèvre et la banane, une passion française.

Peu d’aspects de la civilisation taugrafe ont excité l’imagination collective plus que ses ressources métalliques et en premier lieu l’or taugrafe. Comme chacun sait, l’or taugrafe, à l’instar du trésor des Templiers et des bonnes manières, a disparu, victime du passage du temps et d’un gauchisme généralisé toujours hostile aux héritages patriotiques. C’est bien dommage, parce que l’or taugrafe était la principale raison de la prospérité de cette société du passé : c’était grâce à lui que les jeunes gens avaient des tenues correctes, des coiffures normales et parlaient distinctement quand ils étaient interrogés par des journalistes devant les portes de Louis le Grand. Aujourd’hui, bien sûr, la situation est très différente.

Fort heureusement, de la même manière que certains instituteurs facétieux enseignent les rudiments de la division maya à leurs élèves fascinés, les autorités entreprennent régulièrement d’organiser la transmission à grande échelle du miracle taugrafe à celles et ceux qui, jeunes gens, à défaut de former l’élite de la nation, seront, on peut bien l’espérer, des salariés compétents et flexibles. L’étude de l’or taugrafe est à la science des numismates ce que le droit canon est à la poésie symboliste : une tentative désespérée de rasseoir les esprits ou, tout du moins, de les rassir.

L’entreprise peu aisée est conduite par des historiens pédagogues naturellement soucieux d’examiner avec esprit critique les acquis prétendus promus par des hippies fumeurs de marie-jeanne, alliés objectifs de la décadence sociale et de la malpropreté urbaine. Quand on songe que l’Académie Française est devenue elle-même un repaire de dangereux réformistes, pour ne pas dire une officine trotskyste au cœur même de la nation, on comprendra qu’on ne saurait être trop prudent et trop zélé dans la quête d’une restauration nationale de l’« Histoire de France », qui est l’autre nom que l’on donne au résultat de la psychanalyse d’un bourgeois du XIXe siècle.

Hélas pour le chevalier linguistico-patriotique des temps modernes, la civilisation taugrafe est comme une anguille d’eaux vives : quand on essaie de l’attraper par un endroit, elle s’échappe par un autre. Ainsi se retrouve-t-on toujours Gros Jean comme devant, une expression bien du pays qui devrait rassurer les taugrafistes les plus zélés. La taugrafologie s’expose en effet à des découvertes pénibles, par exemple la révélation critique que derrière l’« or taugrafe », on regroupe bien des alliages différents et des monnaies concurrentes qui, pendant des siècles et des siècles, firent régner la diversité souveraine. Quand on veut que l’or taugrafe soit une réalité à peu près aussi monolithique que le jeu d’acteur de Keanu Reeves, on est bien déçu.

Pire encore : on s’expose à la découverte d’appropriations frauduleuses, de toc et de kitsch. Bientôt, c’est l’ère du soupçon. Tel objet que l’on croyait d’époque et du meilleur or est en réalité un assemblage ad hoc à la patine moderne. Tout s’effondre : on découvre que Molière ne mangeait pas avec des cuillers du même or que nous et on a la bouche toute sèche de ne pas avaler sa soupe à la façon des grands messieurs des temps passé. C’est que, comme chacun sait, la civilisation taugrafe ne fut jamais mieux goûtée qu’à l’âge classique, qu’on aurait tort de confondre avec l’âge classiste. Il convient donc, entre deux professions de foi républicaines, exercice dissertatif proposé aux futurs présidents, d’en appeler au glorieux discernement louisquatorzien, qui forme le goût et redresse les dents.

C’est que le taugrafomancien n’aime jamais tant la civilisation taugrafe qu’une fois dépouillée de ses réalités historiques les plus désagréables et, si possible, à vue d’oiseau. Comme bien des archéologies populaires, la taugrafologie a surtout une vertu incantatoire : elle découvre moins le passé qu’elle n’appelle de ses vœux un futur qui, stricto sensu, n’est en progrès sur le présent que d’un point de vue chronologique. Il y a des gens qui pour aider à s’endormir serrent dans leurs bras une peluche ; le taugrafologue a son Grévisse.

On voit bien, dans ces conditions, tout le profit qu’on peut espérer tirer de la taugrafique. Comment, dès lors, devenir taugraféménologue ? Surtout, il faut éviter toute formation universitaire. Comme chacun sait, les universités sont des squats sécessionnistes tenus par des maoïstes mal embouchés, particulièrement les facultés de droit d’ailleurs, et de nombreux groupes peu recommandables y officient, comme le cabinet noir des archéologues anti-gaulois et la section armée des historiens crypto-mahométans. Il est par conséquent préférable, pour se former à la taugrafosophie, de parcourir les ouvrages d’autorités en la matière, formées dans une approche neuro-cognitivo-disruptive, qui va toujours main dans la main, chose évidente et avérée, avec la conservation patriotique de l’intérêt national.

Il n’y a par conséquent aucun diplôme officiel de taugrafisme mais rien en vous empêche d’inventer le vôtre. Dans notre époque troublée, un bon parcours universitaire, c’est un peu comme un poème surréaliste rédigé en écriture automatique. N’hésitez pas à vous auto-diagnostiquer docteur en digital taugrafy, reçu à seize ans et demie à l’agrégation taugrafique, et chercheur au Massachussets Institute of Taugrafy. Alternativement, vous pouvez aussi jouer dans des films et écrire un livre sur l’histoire de France du point de vue des stations de Vélib. Ce qui compte est de lutter contre le terrible immobilisme des idées reçues, avant de pouvoir revenir à l’état taugrafique, qui est aussi un immobilisme, certes, mais un autre.

L’accès aux sources taugrafiques est notoirement difficile, essentiellement parce que la civilisation taugrafe avait la fâcheuse manie de produire toute sorte de documents qui contredisent ce qu’il faut évidemment en penser — à moins qu’il ne s’agisse d’un complot des Jésuites francs-maçons saoudiens, bien entendu. Le plus sage est encore de se reposer sur l’autorité d’éminents taugrafeurs. Plus ils sont datés, plus vous pouvez leur faire confiance : ne dit-on pas après tout que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ? Or, la taugrafolie a beaucoup à voir avec l’artisanat soupier : elle aussi est une manière de mouliner les vieux restes en prétendant que c’est bon pour la santé.

Une fois ces préceptes médités et bien compris, il ne vous restera plus qu’à vous prémunir contre les ennemis naturels des taugrafenthousiastes : les syndicalistes, les professeurs d’histoire-géographie et les petits rongeurs. Rassurez-vous, vous ne serez pas seul dans ce combat : de nombreux articles du Monde vous aideront à prouver que soixante-quatre heures d’anciennement, pardon, d’enseignement taugrafique par semaine en primaire permettent à terme d’avoir plus de chance de trouver un bon emploi de stagiaire non-rémunéré dans la prochaine start-up qui ubérisera les services postaux. De là à dire que c’est la destinée éternelle de la taugrafologie que de servir d’alibi culturel à la paupérisation généralisée, il n’y a qu’un pas que ne franchiront que les Soviets les plus enragés.

Il est enfin temps de vous plonger vous-même dans les mirifiques propriétés de l’or taugrafe, qui ne change jamais, ne vieillit jamais, n’évolue pas : c’est le miracle hermétique que les meilleurs alchimistes n’auraient pu espérer. Une fois que vous aurez acquis la pleine connaissance de l’or taugrafe, n’hésitez pas à la dispenser partout autour de vous : si ta parole est un trésor, alors l’or est une évangile. Les méchantes gens diront que l’éthique taugrafe est le nouvel esprit du capitalisme mais ce sont les mêmes qui refusent d’admettre que Clovis fut baptisé à Issy-les-Moulineaux par Jeanne d’Arc.

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