Les Étrangleurs de Poulets

Il y a quelques années, je suis devenu vegan. C’était même une résolution du Nouvel An, la première que j’aie jamais prise si je ne m’abuse, et, plein de bon sens comme je l’étais, j’ai décidé de procéder graduellement mais en un seul degré : en supprimant tout, du jour au lendemain. Et les œufs, et la crème, et le fromage, et le poisson, et la viande, et le miel. J’avais pesé le pour et le contre, j’avais bien réfléchi, et le reste, après la démarche intellectuelle, n’était qu’un ajustement physique qui ne comptait pour rien à mes yeux, un point sur lequel mon estomac et moi-même allions bientôt avoir des avis très différents.

Expliquer son véganisme n’est une entreprise ni très facile, ni très populaire. Quand on se promène sur les réseaux sociaux, on découvre des cohortes entières de vegans qui paraissent estimer désormais que leur participation à une pédagogie politique se cantonne à prétendre à l’évidence de leur position, parce qu’elle serait ancrée dans l’appréhension morale la plus élémentaire des phénomènes du monde voire des catégories abstraites. Il faut être vegan parce que les abattoirs sont répugnants, et voici les photos, parce que les vaches aiment les veaux, et voici la vidéo. Le véganisme serait même une évidence à deux titres : parce qu’il serait prouvé immédiatement par des faits et parce qu’il serait une expression élémentaire d’un sens moral.

Les adversaires de ces positions ont beau jeu de critiquer les apories d’un véganisme qui s’appuie ouvertement sur un argumentaire antispéciste avec l’ambition de dépasser la série simple de propositions pragmatiques pour s’élever au rang de système, une montée en généralité et en abstraction qui ne se fait pas sans douleur. Or, le déplacement vers l’argumentation sensationnelle, quand il s’accompagne d’un refus au moins implicite de participer activement à un débat contradictoire, a ceci délicat qu’il empêche toute pédagogie dont le résultat aboutisse à la formation autonome et, par conséquent, tout progrès diffus des idéaux dont il est le promoteur. En d’autres termes, refuser de faire au moins ponctuellement l’économie de son avantage moral supposé et de sa rhétorique de l’évidence, en particulier de l’évidence visuelle, c’est s’offrir le luxe d’être toujours les perdants et, in fine, vivre dans la relative quiétude d’un entre-soi jamais questionné.

Quand il m’arrive d’enseigner la littérature et, en particulier, l’interprétation littéraire, j’essaie de toujours procéder avec une question garde-fou : « est-ce que je peux être compris par un psychopathe ? » C’est-à-dire : est-ce que mon propos est accessible par quelqu’un qui, pour une raison ou pour une autre, n’éprouverait pas telle ou telle émotion devant le texte ou même aucune émotion que ce soit ? Est-ce que ces émotions que le texte peut produire, qu’il cherche peut-être même à produire, peuvent être appréhendées autrement que par la participation à leur circulation, par exemple grâce à leur histoire ou à leur conceptualisation (sociologique, linguistique, philosophique) ? Et de la même manière, dans tout débat autour du véganisme, je me demande de quelle manière concevoir un ensemble de règles justifiées qui, élevées en système par l’adhésion active, devraient nécessairement s’appliquer à des personnes qui n’aiment pas les animaux, ne participent pas à la souffrance des animaux quand elles l’observent et ainsi de suite.

L’un des arguments stars du véganisme dans les débats de comptoir, qui sont ceux qui comptent véritablement (comme leur nom l’indique), c’est que celui qui mange de la viande achetée chez le boucher ne pourrait pas égorger soi-même son cochon, dépecer son lapin, briser son poulet. En d’autres termes, le carnisme serait une hypocrisie : une pratique qui ne correspondrait pas aux principes moraux de ses propres praticiens ni même, au fond, à leurs intuitions les plus fondamentales. L’argument est à mes yeux quasi sans conséquence, parce que je ne souhaite pas vivre dans une société qui soit régie par l’exigence de l’authenticité transparente et son corollaire de contrôle qu’est la confession, a minima, dont le rôle est de vérifier puis d’imposer par la pénitence la concordance entre les intuitions, les préceptes, les principes et les actes. L’argument du poulet qu’on ne tue pas soi-même est un argument de curé qui sonde les reins et les cœurs.

Il n’est pas seulement dangereux, du reste, il est aussi inutile. La préoccupation ne devrait pas être de convaincre ceux qui n’égorgeraient pas les porcs mais les étrangleurs de poulet patentés. Qu’est-ce que le véganisme a à dire à ceux qui n’ont pas d’objection éthique à la mise à mort des animaux pour des raisons accessoires ? Passons sur le fait que la question admet que l’on ait déjà prouvé avant cela que les raisons invoquées pour cette mise à mort, principalement mais pas seulement la nutrition, sont accessoires, c’est-à-dire qu’il existe d’autres façons de remplir les objectifs que l’on se fixe en tuant et en consommant un animal. Les étrangleurs de poulet exigent plus : ils exigent de savoir ce qu’on a à dire aux gens qui aiment étrangler les poulets, aux gens qui n’ont pas d’objection à faire souffrir gratuitement un animal, aux sadiques de la volaille.

Ces questions font émerger je crois l’impossibilité d’appréhender le véganisme sinon comme un antispécisme du moins à l’aune d’une intersection stricte, c’est-à-dire l’impossibilité de comparer le spécisme à d’autres oppressions, si toutefois le spécisme est une oppression. L’antispécisme n’est jamais une entreprise de reconquête de la parole, de l’agentivité et de la liberté de celles et ceux qui en ont été privés, pour telle ou telle raison : c’est toujours une manière de parler à la place de quelqu’un. Les êtres humains ne sauraient être les alliés des autres animaux, qui chercheraient à mettre en œuvre une entreprise d’émancipation, à moins de pratiquer une réduction anthropocentrée, précisément, et volontariste de l’agir animal. Par conséquent, toute résolution systématique de la question animale ne saurait être le fruit que d’un consensus interne à l’espèce qui formule indépendamment des animaux sa question, qui est une question à leur sujet mais dont ils ne sont pas le sujet.

L’exigence à ce que l’on prenne en compte les animaux est un instrument pratique mais en aucun cas une nécessité idéologique. Sur la reconnaissance de l’animal en tant qu’elle serait un processus subjectif ou, si l’on préfère, de subjectivation, il ne pèse aucune nécessité existentielle, sauf à adopter cette contradiction dans les termes que serait une dialectique unilatérale où seul le maître se constituerait en tant que sujet dans sa confrontation avec celui qui le sert. Partant, ne faudrait-il pas se demander si le spécisme est bien l’outil le plus approprié pour faire advenir le consensus social et l’état du monde que sa dénonciation entraine à souhaiter ?

Naturellement, une fois l’économie du spécisme faite, les arguments à opposer aux étrangleurs de poulets sont moins séduisants. Ils perdent beaucoup de leur supériorité morale innée, ou perçue telle, parce qu’ils reviennent à articuler une opposition concrète sur les aspects économiques, environnementaux, hygiéniques et culturels du problème. Mais la difficulté ne vient peut-être pas seulement de la complexité accrue de ce débat-là et de la concession douloureuse d’une supériorité morale perçue mais aussi de la manière dont ce débat impose de prendre en compte l’intégration des pratiques à des systèmes qu’elles sont supposées pouvoir et devoir dénoncer. Je pense bien sûr à l’intégration du véganisme à l’économie capitaliste, à la multiplication des produits vegan, à l’habitude de la substitution vegan, qui crée de nouveaux produits, de nouveaux emballages et de nouveaux circuits de transport, de vente et de consommation, alors même que le capitalisme implique nécessairement l’appropriation de l’animal comme ressource à exploiter. À l’étrangleur de poulets, il faudra alors ajouter le textureur de tofu et le véganisme comme pensée politique prendra ainsi l’allure d’une réunion au comité des dissensions.

La question de savoir si ce passage conceptuel par l’extérieur du spécisme est un passage transitoire ou le point d’aboutissement me parait presque accessoire, en dehors de circonstances autonomistes très particulières. En réalité, même la perspective autonomiste aurait du mal à proposer un débat où le spécisme trouve une utilité stricte en tant qu’instrument intellectuel, parce que l’idée que l’être humain fréquente beaucoup d’animaux qui ne soient pas des productions humaines et essentiellement des instruments — les moutons d’élevage offrant peut-être à ce titre l’exemple le plus connu — est difficile à soutenir. Et si l’on fait abstraction même de l’instrumentalité des animaux créés par l’humain pour ses usages, comme on fabrique d’autres objets, alors il faut considérer qu’il n’existe pas ou très peu de territoires terrestres qui ne soient pas toujours déjà humains, ce qui conduit à considérer des problèmes similaires.

Faire société avec les étrangleurs de poulets, au demeurant, n’est pas un problème exclusivement humain : c’est le problème du prédateur et, pour l’être humain, de l’abandon de sa situation de prédateur pour endosser celle d’un protecteur qui déléguerait sa supériorité personnelle à la supériorité instituée de la société, à en croire l’argumentaire sur la citoyenneté animale de Zoopolis. Problème insoluble en vérité, à moins de vouloir court-circuiter la participation active au consensus social qui fondrait la légitimité de nouvelles pratiques réglementaires.

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