Q.I.

Il y a quelques jours, mon neveu est allé chez la psychologue pour perpétuer les traditions familiales, en quelque sorte. Comme beaucoup d’enfants qui rencontrent des problèmes à l’école, il fait désormais l’objet d’un diagnostic et, comme bien souvent, ce diagnostic est une pluralité de diagnostics, un peu comme un fleuriste tâtonnant tenterait de composer le meilleur si ce n’est le plus joli des bouquets. À chaque fois que je réfléchis à l’avènement de la psychothérapie éducative — à moins qu’il ne s’agisse d’une éducation comme psychothérapie ? —, celle que j’évoquais la semaine dernière dans mon billet sur l’école carcérale, je pense à la saison 7 de Buffy où, précisément parce qu’elle n’est une professionnelle ni de l’éducation ni de la psychothérapie, l’héroïne trouve un emploi dans son ancien lycée pour y parler aux jeunes gens (et y tuer des démons).

Donc, mon neveu est allé chez la psychologue, qui a annoncé à sa mère ma sœur qu’il avait un QI de 150. Elle n’en est pas plus avancée — ni la psychologue, semblerait-il, ni sa mère (celle de mon neveu, pas celle de la psychologue qui, de son côté, ne s’est pas exprimée). Je me souviens de mon propre test de QI, il y a une vingtaine d’années, chez une psychologue du Centre d’Information et d’Orientation, dans l’un de ces bâtiments des années soixante-dix qui offrent à leurs jeunes visiteurs au moins une certitude sur l’orientation : qu’ils n’ont pas envie de travailler dans un CIO. Plus je médite sur les quelques mois qui ont entouré ce test, plus je m’interroge sur le parcours absurde qui attend peut-être mon neveu.

À l’école primaire, j’avais d’excellentes notes. Pendant les récréations, j’inventais des histoires compliquées, à base de romances polyamoureuses, de sarcophages cryogéniques et de virus extra-terrestres, quand je n’étranglais pas mes petits camarades pour asseoir une autorité qui me paraissait devoir se passer de contestation, une technique dont je crois encore que toutes les bonnes parties de Donjons & Dragons devraient s’inspirer. En maternelle, j’ai dessiné précocement des bonhommes avec des bras, des jambes et des doigts, ce qui eût été une grande fierté pour ma mère si j’avais jamais dépassé ce stade. La première semaine, j’avais fini tous les puzzles dragons, ce qui me promettait beaucoup d’oisiveté et l’oisiveté, comme chacun sait, mène à la strangulation. En CP, je corrigeais les erreurs mathématiques et orthographiques de ma maîtresse, ce qui me valut d’abord une belle Tour Eiffel en plastique et ensuite pas mal de ressentiment.

Bref, je voguais vers une noble destinée de criminel imaginatif et pictural, jusqu’à ce qu’à la rentrée de CM1, préoccupé par des résultats si prometteurs, on ne me suggère de consulter une psychologue. Après tout, je m’ennuyais ferme, et tout le temps, et l’ennui est bien sûr le problème identitaire de la personne, jamais celui systémique de l’institution. La psychologue me reçoit, elle me parle de tout, de rien, je lui parle de tout, de rien, et je m’ennuie chez elle plutôt que de m’ennuyer ailleurs, ce qui fondamentalement ne m’eût pas dérangé, s’il n’avait fallu prendre le bus. Il faut dire que j’avais déjà l’époque une sérieuse pratique des psychologues : j’avais fréquenté le Dr. Davion, à qui je n’avais jamais dit le moindre mot en une dizaine de séances, parce que je m’occupais à éplucher dans mon dos sa plante en plastique, ce qui au demeurant ne l’empêchait pas de rythmer mon silence par des « hmm hmm » « c’est-à-dire ? », « comment cela ? » et « ça fera soixante francs ».

Bref, j’étais plus communicatif avec la seconde, dont le nom m’échappe désormais, qu’avec le Dr. Davion, probablement parce qu’elle n’avait pas de chaussettes Mickey, elle, ni de plante en plastique à portée de mains. Elle finit par décider de me faire passer un test de Q.I., qu’elle annonça à ma mère avec le même enthousiasme qu’on annonce l’impérieuse nécessité d’une ponction lombaire. C’était très cérémonieux et elle avait même un psychologue apprenti avec elle, ce jour-là, qui prenait des notes frénétiquement sans rien dire, les yeux fixés sur moi, un peu comme dans les films. Autant dire que toutes les conditions étaient réunies pour que je me sente à l’aise et sur la voie de la guérison tant espérée de mon ennui chronique.

Le test fini, ma mère et moi avons attendu dans une salle où de nombreux magazines se proposaient de nous apprendre à gérer notre capital ou, à défaut, notre ligne. Après ce qui nous parut être une éternité, la psychologue est venue nous chercher et nous a reconduits dans son bureau, où l’apprenti continuait à prendre des notes. Nous nous sommes assis, elle s’est assise, et puis elle a commencé par le « Bon… » préoccupé, les mains croisées sur le bureau, qui précède en général la douloureuse résolution d’une ablation préventive de la tête. « Votre fils a un QI de 150 », a-t-elle gravement appris à ma mère, alors que je suis presque sûr, grammaticalement, que le diagnostic était pour moi. Ça lui faisait une belle jambe, à ma mère, qui n’avait aucune idée de ce que ça représentait, de ce que ça voulait dire et de ce que ça pouvait impliquer, un vent de fraîcheur sans doute pour cette praticienne, plus habituée aux projets déjà frénétiques de parents qui préparent leurs enfants — comme j’allais le découvrir — avec tous les livres du marché.

Pour être honnête, ça me faisait une belle jambe à moi aussi, parce que je ne savais pas non plus ce que ça pouvait bien vouloir dire, d’une part, et que d’autre part j’étais encore frustré par les incohérences repérées dans le test. Je garde le souvenir vif d’une série d’images cartonnées. À chaque image, il fallait dire ce qu’il manquait, avant de pouvoir passer à l’image suivante. La dernière image représentait une mère et son enfant, sur un caddie de supermarché, dans un rayon. J’avais énuméré des dizaines de choses que le dessin ne faisait pas figurer, des étiquettes de prix sur les rayonnages à la boite pour mettre la pièce dans la caddie, mais aucune n’était apparemment la réponse prévue par le questionnaire et, comme à l’école, j’avais éprouvé la frustration de me confronter à l’obstination d’un savoir réglé, lent et balisé, qui n’acceptait pas la marge de manœuvre. Il y avait ça et le code à décoder, comme sur les boites de Chocapic, en un temps imparti. Mais quand on arrivait à la fin du code avant la fin du temps, plus rien à décoder. Comment tester ses limites, dans de pareilles circonstances (si ce n’est, donc, par la strangulation) ?

Bref, j’étais mécontent et j’avais envie de rentrer à la maison pour jouer à déshabiller mon Action Man, comme tous les petits garçons normaux (me semblait-il), mais il a fallu écouter la psychologue expliquer à ma mère, en long et en large, comment il importait d’éduquer « les enfants comme lui », ce qui « à ce niveau-là » demeurait « il est vrai très théorique ». Nous voilà bien avancés. Nous repartons quand même avec l’adresse d’associations de soutien, parce qu’il était évident que nous allions avoir besoin de soutien. C’était à peu près l’illustration de ce passage de Freud, je ne sais plus dans quoi, où il explique que c’est probablement une mauvaise idée, pour un médecin, de tapoter toujours l’épaule de son patient en lui disant « ça ne va pas fort ». De fait, ma mère, en sortant du bureau de la psychologue, voyait déjà se dessiner devant moi un avenir d’ostracisme social, d’insondables doutes existentiels et de méditations mélancoliques sur les théories astrophysiques, qui tranchait radicalement avec le destin joyeux d’un étrangleur professionnel.

Une fois ou deux, nous sommes allés aux associations de soutien, qui visaient à regrouper d’un côté les parents des enfants « précoces » et de l’autre les enfants précoces, pour leur permettre de trouver des partenaires de jeu à leur niveau, me disait-on. Comme j’avais des partenaires de jeu à l’école et que leur niveau de je-ne-sais-pas-quoi me préoccupait peu, l’intérêt du processus m’échappait a priori et, sans surprise, il m’échappa a posteriori, non sans que j’en eusse d’abord tiré d’utiles conclusions. La première, c’était que « parents d’enfants précoces » devaient être un synonyme de « couple propriétaire d’une spacieuse maison à la campagne (et d’un enfant) » et que les « enfants précoces » étaient faciles à battre au Scrabble, au Monopoly et à peu près tout, une dure réalité que les « parents d’enfants précoces » parurent avoir beaucoup de mal à vivre.

Ma mère résuma ces deux ou trois rencontres à l’un de ses leitmotivs : « ce sont des riches, pas des gens comme nous », de sorte qu’in fine, le grave diagnostic de ma grave psychologue n’eut aucune conséquence. Pas d’éducation spécialisée — qui coûte cher —, pas de suivi psychologique particulier, pas de conséquence pour des professeurs qui ont de plus urgentes tâches à accomplir que d’accompagner un élève qui réussit — c’est-à-dire qui a les meilleures notes. Au moins pus-je profiter de la grave conscience de mon trouble et rechercher, bon an mal an, des explications psycho-neuro-cognitivo-logiques à ma frustration face au système organisé de mise en forme, de gestion et de transmission des savoirs.

S’il y avait une pertinence à ce diagnostic, je veux dire une pertinence opératoire, s’il y avait un intérêt à décrire cet état de l’être sous la forme d’un diagnostic, on ne me l’a jamais présentée. Et au petit enfant qui s’engage sur la voie d’une semblable perplexité, aujourd’hui encore, je ne sais quoi dire.

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