L’école carcérale

L’année dernière, j’ai expliqué ici que j’avais démissionné de l’Éducation Nationale et, à cette occasion, j’ai eu l’occasion d’engager quelques conversations, ici ou là, sur Twitter, dans les commentaires, dans des mails, de vive voix, avec des personnes qui voulaient partager des expériences similaires, des questions et, parfois, beaucoup de critiques et de perplexité. Au hasard de l’une ou l’autre de ces discussions, j’ai pu utiliser l’expression « école carcérale », qui a fait bien de la peine aux plus républicains de mes interlocuteurs, fermement convaincus que malgré tous ses défauts, l’école est une chance que l’on doit défendre coûte que coûte, notamment contre les injonctions délétères de l’État.

Ces plaidoyers, que je peux comprendre dans une certaine mesure à défaut d’y adhérer, faisaient en général bon marché d’une relation il est vrai compliquée à appréhender qui veut que l’école, c’est l’État, le plus souvent, et que les professeurs, les conseillers d’éducation ou les psychologues scolaires sont des agents de l’État, comme les gardiens de la paix armés, les surveillants pénitentiaires ou les juristes de l’HADOPI. Percepteur, précepteur, même combat. Déléguer à d’autres, et notamment à l’État comme un acteur censément extérieur, la volonté au moins supposée d’instaurer l’autoritarisme au sein de l’école me parait une opération un peu compliquée, même s’il est entendu que chaque participant des communautés pédagogiques particulières, si l’on veut bien croire que ces communautés existent effectivement au-delà des règlements incantatoires, que chaque agent voire chaque individu dispose, à l’intérieur du système institué, d’une certaine marge de manœuvre qui lui permet d’agir contre l’État.

Quoi qu’il en soit, ce que j’entendais et entends toujours par « école carcérale » n’a rien de très révolutionnaire — si l’on me passe l’expression — et se reposait à la fois sur une série d’observations courantes et sur une référence implicite à quelques textes bien connus d’un philosophe assez célèbre et notamment au Surveiller et Punir de Michel Foucault. Il est peut-être utile d’apporter quelques précisions pour ainsi dire purement lexicographiques. Ce matin, j’ai partagé l’entrevue entre Foucault et Jacques Chancel à propos de l’école, diffusée dans Radioscopie le 10 mars 1975 et que l’on peut retrouver facilement en ligne. Foucault y explique que ce qui le met mal à l’aise, comme enseignant à l’école, c’est la relation de pouvoir avec les élèves et, plus précisément, le fait d’avoir du pouvoir sur les élèves.

Il est évident que l’idée d’école carcérale n’est pas neutre, d’un point de vue politique, puisque ce qui est carcéral, selon le CNRTL, c’est ce qui est « relatif à une prison, à la vie menée par les prisonniers ; qui évoque une prison ». On se rappellera peut-être qu’Emma Goldman écrivait que l’école « est pour l’enfant ce que la prison est au condamné et la caserne au soldat : un endroit où tout est employé pour briser la volonté de l’enfant, pour le marteler, le tordre et le transformer jusqu’à ce qu’il soit parfaitement étranger à lui-même ».

Il n’y a pas que la prison à être carcérale mais c’est en rapport avec la prison que le carcéral est toujours pensé. De quelle(s) manière(s) une école peut faire penser à une prison ? Dans celles où elle impose d’échanger le témoignage d’une soumission volontaire de corps et d’esprit contre l’autorisation d’accéder pleinement à l’ensemble des interactions sociales consensuelles. Évidemment, si la scolarisation est (théoriquement) obligatoire, l’école de la République ne l’est pas, elle : chacun est libre d’éduquer ses enfants soi-même ou bien dans des établissements privés, une liberté, on le devine, étroitement conditionnée aux ressources sociales, géographiques et économiques des familles. En pratique, l’école est le plus souvent publique : c’était le cas pour 86,4% des effectifs en primaire et 79,8% dans le secondaire, selon les Repères et Statistiques de 2016.

Or, l’école de la République impose un certain nombre de règles, souvent fortement valorisées. Il est vrai que nombre de ses agents aspirent, selon leurs déclarations, à y cultiver aussi l’esprit critique, mais il n’empêche que les élèves ne sont pas libres de s’habiller comme ils le désirent, d’employer les mots qu’ils veulent, d’être présents ou de ne l’être pas, de circuler librement dans l’établissement, d’effectuer ou non les tâches qu’on leur apprend, de professer ou non certaines opinions. L’école est un outil à discipliner les corps et les esprits, parce qu’elle estime que la discipline et le respect de l’autorité sont souhaitables. On déplore le plus souvent le manque d’autorité d’un enseignant — et encore plus souvent celui d’une enseignante et c’est encore un autre problème — et rarement l’excès d’autorité, sauf quand celle-ci se manifeste physiquement, c’est-à-dire que l’exercice de la contrainte implique une continuité corporelle entre l’enseignant et l’élève, auquel cas on parlera de violence.

La discipline peut s’exercer avec plus ou moins de subtilité : entre les proviseurs qui imposent des longueurs de jupe, des surfaces de jeans, des imprimés de vêtements, le plus souvent en excluant d’autres possibilités, et ceux qui s’appuient sur la psycho-pathologisation de la résistance à l’autorité, il existe bien des solutions pour rendre la contrainte acceptable, par exemple en incluant une dose d’électoralisme ou de participation effective au système autoritaire. Il n’est pas évident que la co-construction d’un savoir dans un cours auquel on est obligés de se rendre, dans une tenue qu’on n’est pas libre de choisir, à un endroit qu’on nous impose et à une heure qui n’est pas la nôtre soit un progrès vers plus de liberté plutôt qu’une manière d’obtenir plus facilement la soumission volontaire.

La fréquentation de l’école est censée former le citoyen. Chacun est d’ailleurs libre de constater, depuis une semaine et pour une semaine encore, combien l’éducation à la démocratie, le savoir, l’intelligence, l’apprentissage, la citoyenneté et l’école sont étroitement liés dans le défense de l’électoralisme, en particulier lorsqu’il s’agit de condamner les abstentionnistes mais également quand il faut écarter tous les votes qui paraissent anormaux au commentateur autorisé par sa situation discursive et institutionnelle, c’est-à-dire médiatique, à donner son avis en l’espèce universelle. L’adhésion à la discipline carcérale de l’école est l’une des conditions sine qua non de participation à cette grande affaire sociale-là mais à bien d’autres encore, notamment à un certain nombre de rapports de pouvoir économiques (si l’on admet que l’électoralisme ne soit pas aussi un rapport de pouvoir économique), au premier rang desquels la subordination salariale.

L’idée que l’école ne pourrait pas être le bien ultime auquel toute jeune personne devrait spontanément aspirer afin de ne pas passer pour un comble d’ingratitude rencontre beaucoup de résistances, y compris de la part d’intellectuels qui croiraient citer sans hypocrisie leur Foucault d’un bout à l’autre. Il suffit pourtant de se promener dans un établissement scolaire pour y constater que l’espace y est organisé par l’architecture suivant des logiques similaires à celles d’un établissement carcéral : c’est-à-dire qu’il faut être capable de gérer, d’administrer et de contraindre, donc de surveiller, de contrôler et de manipuler une grande quantité de corps potentiellement résistants avec une petite quantité de corps qui ne le sont pas. Toute bonne cour de recréation contemporaine peut être facilement surveillée par des baies vitrées, les casiers se multiplient, il y a des panneaux qui permettent aux enseignants de venir chercher les élèves pour les emmener en rang de la cour à la classe, où ils s’assoient parfois en vertu d’un plan de classe, en tout presque toujours sur une chaise et devant un bureau, des tourniquets dans la file de la cantine, bref, toutes les ressources nécessaires à la réduction des interstices du temps et de l’espace qui pourraient créer de la marge.

Ne pas courir dans les couloirs, se tenir droit sur sa chaise, enlever sa casquette, se lever quand quelqu’un rentre, ne pas chanter en classe, apprendre ses leçons (c’est-à-dire celles d’un autre), restituer sa leçon, comme et quand un autre le dit, être décrit, évalué, discuté, photographié, reprographié par d’autres, qui assurent à votre place la gestion de votre vie présente et future : tel est le lot de l’enfant à l’école mais aussi de bien des adultes dae la formation supérieure. On exige en sus que l’enfant soit heureux de la contrainte qui s’exerce sur lui, puisque c’est « pour son bien », en tant il est vrai que son bien est subordonné au bien systématique, et qu’elle a pour objet de lui incorporer ce qui est nécessairement désirable, le savoir — on exige aussi et de plus en plus qu’il participe activement à sa propre discipline. Dans cette mesure, il me parait difficile de ne pas estimer que l’école est une institution carcérale.

(Que cette institution carcérale-là soit plus ou moins désirable, c’est un autre problème.)

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2 Comments Add yours

  1. Tout ceci est très juste. Pourtant pourtant (que la montagne est belle !!) j’étais heureuse à l’école. j’entrevoyais les possibilités infinies de la langue et des sciences, des arts, des relations sociales ! (“il faut imaginer sisyphe heureux”)

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