Potager

Les navets ont levé. Je peux les surveiller depuis la fenêtre de la salle de bain, au cas où, dans un élan mandragorien, ils décideraient de se lever pour de bon et de s’enfuir dans les potagers voisins. C’est une petite victoire que la timidité des haricots ne parvient pas à entamer. Dans leurs deux petits carrés il est vrai les haricots ne lèvent pas, ils ne bougent pas : ils attendent que l’on cesse de faire attention à eux, probablement, pour déménager une nuit à la faveur de l’obscurité et trouver un endroit tranquille où personne ne pensera à les récolter. C’est un instinct de survie particulier que les plantes doivent développer pour échapper à l’attention circonspecte de leur cultivateur. Le tilleul du jardin a décidé de faire des branches tout en bas, partisan sans doute du moindre effort : c’est autant de trajet en moins pour la sève dans le tronc. Hélas pour lui, les humains et leurs sécateurs veillent.

La première et la seule plante que j’avais cultivée avec succès jusque là était un petit cactus qu’on m’avait offert dans une famille d’accueil où on les collectionnait. C’était un défi à la mesure de mes aptitudes d’alors, puisqu’il n’y avait pas grand-chose à lui faire et que lui, de son côté, ne faisait pas grand-chose non plus. Le pot était joliment décoré par des dessins à la main et c’était le genre de cadeaux propre à réveiller la culpabilité de l’enfant qui se sent mieux chez les autres que chez lui. De fait, quand je suis revenu chez ma mère, le cactus et son pot n’ont survécu que quelques jours, avant d’être promptement et par elle expédiés à la poubelle, parce que ces choses-là, « ça ramasse la poussière «.

Longtemps, j’ai cru que les plantes étaient une affaire de riches. D’abord, il fallait une maison, avec une jardin où les planter, et j’ai toujours vécu dans le souvenir de la maison que je n’ai jamais connue, celle d’avant que mes parents ne divorcent et que nous ne connaissions la succession des HLM en béton et de la famille d’accueil. Ma mère me racontait combien la maison était belle, elle me montrait des photos et puis nous nous en retournions à notre intérieur sans plante, sans fleur et sans décoration, parce que c’était « plus propre ». Ensuite, les plantes étaient l’occasion à l’entendre de bien des dépenses titanesques : des pots, du terreau, des instruments, en plus des graines ou des plants eux-mêmes, qu’il fallait bien racheter régulièrement et puis entreposer quelque part. Et où mettrait-on ces sacs de terreau dans un HLM sans cave, ni garage, ni grenier ?

Par manière de règle générale, en vérité, tout travail physique était prohibé, parce qu’il n’y avait rien qui ne nous appartînt de sorte à le travailler. Le bricolage n’était pas plus envisageable que le jardinage ou, d’ailleurs, la cuisine. Quoi bricoler, d’abord, dans un appartement qui ne vous appartient pas ? Quels outils utiliser, ensuite, et où les ranger ? Je croyais que bricoler était un luxe et, sans doute, dans une certaine mesure, c’est le cas ; le matériel de bricolage évoquait en tout cas pour moi invariablement les séquences du télé-achat, où un démonstrateur tout droit sorti des années quatre-vingt actionne d’improbables perceuses avec un air béat, pendant qu’une voix-off chante les louanges des vis filetées. C’est bien plus tard que j’ai découvert que ces étranges vidéos trouvaient aussi à se diffuser dans les magasins de bricolage, où personne ne semble jamais regarder celles qui tournent en boucle entre quatre planches et trois tubes de colle à plastique.

Cette situation m’a longtemps laissé à peu près incapable de faire quoi que ce soit de mes dix doigts, développant chez moi une maladresse chronique, tant et si bien qu’une mère d’accueil m’avait conduit chez la psychomotricienne pour m’assurer que je n’avais pas, en matière de coordination, une déficience quelconque. Le diagnostic psycho-cognitovo-cérébralo-neurologique est toujours plus facile à accepter et à mettre en œuvre, semblerait-il, que l’analyse sociale, économique et culturelle. Après m’avoir fait marcher en ligne sur deux mètres et regarder des doigts de droite à gauche puis de gauche à droite, la psychomotricienne a cependant conclu que de déficience, il n’y avait pas, ce qui était assurément très gentil de sa part.

Cette maladresse chronique a rapidement trouvé une explication alternative aux yeux de celles et ceux qui m’entouraient et qui, pour une large part, ignoraient ma situation familiale, c’est-à-dire économique, tant ma mère cultivait l’art de faire des économies pour satisfaire ensuite à deux dépenses essentielles : les vêtements qui donnent l’air respectable et les conventions obsèques. Donc, si j’étais maladroit, pour mes petits camarades de collège et mes professeurs de sport, c’était évidemment parce que j’étais un intellectuel, preuve s’il en fallait que la division métaphysique entre le corps et l’esprit a de beaux jours devant elle, particulièrement dans les cours de javelots. Aux yeux de ma mère, comme pour le bricolage, la cuisine ou le jardinage, l’activité sportive était une dépense superflue, exception faite de la période faste où, entre six et huit ans je crois, quand mon père payait avec une régularité vague la pension alimentaire, elle m’avait inscrit à un cours de GRS et m’avait acheté un ruban rose, ce qui explique possiblement qu’elle n’ait pas été trop surprise, des années plus tard, quand je lui annonçais ma bisexualité devant un steak-purée.

Il y a deux ou trois mois, je participais à un petit chantier pour une ONG française, qui cherchait à restaurer un peu un corps de ferme dont elle avait hérité. À l’occasion de la pose d’une clôture, j’ai pu démontrer combien j’étais incapable de faire quoi que ce soit de virilement concret, à savoir enfoncer des pieux avec une masse, perché sur une échelle. Un jeune menuisier breton, qui avait appris son métier dans l’entreprise de son père et s’était essayé à ce genre d’exercices de longue date dans la propriété que ses parents possédaient dans la campagne du Finistère, n’a pas manqué de bien me faire comprendre qu’il ne s’étonnait pas qu’un intellectuel comme moi — c’est-à-dire un bourgeois oisif ou quelque chose comme ça — fût incapable de se rendre utile dans des situations aussi concrètes. Il a déploré le funeste destin qui m’attendait, lors de la fin du monde prochaine, lorsqu’il faudrait sauver sa vie à coup de fusil à pompe et de ciseaux à bois. C’était avant que je ne parte débroussailler quelques kilos de ronces.

Ce chantier était un exercice d’intersectionnalité à ciel ouvert. Les hommes à la masse, les femmes aux ronces, c’est-à-dire au jardin et par « femmes » on entend, bien sûr, celles et ceux qui ne possèdent pas les outils, au double sens où l’on possède un objet et où l’on possède un savoir-faire. Lors des discussions, ma situation socio-culturelle s’est précisée pour mon ami le menuisier, quand il en a appris un peu plus sur mon orientation et mes occupations. N’était-il pas bien naturel, alors, qu’après les grands repas en commun, les femmes fissent la vaisselle — avec les pédés, donc ? Difficile de ne pas penser en ces circonstances que la capacité sur la matière est toujours en quelque manière un pouvoir supérieur à la capacité sur l’esprit. Il n’empêche que les ronces ont été coupées.

Faire lever des navets, voilà qui n’exige pas, cela dit, d’aptitudes particulières. J’ai tout de même besoin qu’une amie me guide dans la difficile entreprise, parce que la Roue du Potager, production de Rustica Éditions dégottée au détour d’un carton, ne fournit que des indications mystérieuses. Quand on la tourne sur « navet », on apprend que le navet aime l’arrosage « régulier », à l’inverse des plantes, je suppose, qui préfèrent la surprise et le charme de l’inattendu, et qu’il aime un sol « léger ». Quelque chose me dit bien que peser son sol ne serait pas très utile, d’autant plus que si je fais jouer la roue, je découvre que « léger » ne se distingue pas de « lourd » mais de « frais » ou « modéré », ce qui met sérieusement en défaut mes aptitudes sémantiques.

Petit à petit, en tout cas, je découvre les strates socio-économiques des amateurs de potagers. Il y a des livres pour les gens de la ville à qui on peut espérer vendre des granules thermo-dynamiques bio-renforcées à transmuteur de phases, soixante-dix pots et treize sortes de terreaux différentes et les gens de la campagne qui considèrent qu’une plante, comme un chien, ça s’élève à la dure. La grand-mère d’à côté ne s’embarrasse pas de légumes aussi exotiques que des blettes et des betteraves et préfère une petite culture quasi industrielle de carottes et de pommes de terre, quand les voisins de l’autre côté bêchent sans jamais rien planter et à des heures mystérieuses, puisque la terre y est toujours fraîchement retournée et qu’ils demeurent, eux, invisibles. Au magasin de jardinage, il y a encore le regard entendu du vendeur qu’il sait qu’il ne pourra pas vous fourguer son pousse-magique tout droit sorti de l’imagination marketing d’un commercial pétrochimique. Hésiter sur la variété de poireaux à planter conduit en revanche inévitablement à se voir proposer les instruments les plus spectaculaires, tandis que les vrais, eux, sillonnent le magasin à grands pas avec leurs sacs de terreau.

La roue du potager continue à tourner, comme la roue de la fortune. À la gloire des navets levés succèdera sans doute le malheur de la maladie, de l’invasion des limaces ou des haricots avortés. Au moins puis-je me consoler qu’au jour de l’apocalypse, je mangerai des salades.

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