70 Chambres

Il y a une semaine, allongé sur un rideau qui me servait de drap, avec mon baluchon de linge sale pour oreiller, dans un appartement en travaux de Noisy-le-Grand, j’ai essayé de me souvenir de toutes les chambres que j’ai connues et de tous ces mondes différents où j’ai attendu que la nuit et le sommeil se referment sur moi. Je pensais à Proust : à la chambre où la mère vient ou ne vient pas dire bonne nuit, à celle de Balbec, et à ces sensations distinctes dont la description laisse pourtant au lecteur de la Recherche l’impression de n’être jamais initié qu’aux infinies nuances de la grande bourgeoisie.

À moins que je ne me trompe, j’ai dû connaître entre soixante-trois et soixante-dix chambres en vingt-huit ans, si par « chambre », j’entends simplement les endroits où l’on dort pour une nuit ou pour plusieurs, parce qu’il est certain que la tente militaire dressée pour vingt enfants dans le parc d’un château de Bourgogne n’avait rien d’une chambre. Ces deux dernières années, à elles seules, si ma mémoire est bonne, j’ai habité seize chambres, du confort de cet hôtel quatre étoiles, lors d’un festival de cinéma, où l’on croisait à la réception Béatrice Dalle, au parquet où j’ai dormi sur mes vêtements comme un matelas de fortune, quelque part en Haute-Marne. Chambre d’hôtels, chambre d’amis, chambre à moi et chambre aux autres, mondes tout à fait distincts les uns des autres et auxquels rien, s’il n’avait été mes propres obstacles, n’aurait permis de s’entre-découvrir.

Je me souviens, il y a quelques années, de la chambre au Marriott, en face de la faculté catholique de sciences humaines de Lisbonne : c’était la première fois que je voyais un petit coffre-fort. Là, dans cette chambre luxueuse qui coûtait à peu près le même prix que celle d’un hôtel médiocre dans la petite ville d’un département rural de France, je songeais à la vie que menaient celles et ceux qui y descendaient régulièrement et pour qui la file de taxis qui attendaient au pied de l’hôtel était un spectacle ordinaire. En dormant sur un rideau à deux pas du centre de réinsertion familiale de Noisy, je mesure plus encore cette curieuse opulence. Il y avait dans ce grand hôtel une boite dans laquelle, je suppose, on était censé ranger ses chapeaux, des réceptionnistes qui parlaient un français parfait et un centre de télécommunications depuis lequel envoyer des fax, ce qui n’avait pas manqué de me laisser perplexe.

Un jour, j’ai trouvé une dent humaine entre les draps d’un lit chez ma grand-mère, dans le Jura : c’est presque le seul souvenir que j’ai de sa maison, où je ne crois pas être allé très souvent, et l’un de mes souvenirs les plus marquants de la famille de mon père, si je fais exception du jour où l’on m’y a appris à dépecer les lapins. « Ça se retire comme un pyjama, m’avait alors m’expliqué mon oncle je crois, un lapin mort dans la main droite, pendu par les pattes, et la peau du lapin dans la gauche ». En trouvant la dent, je ne me suis pas imaginé d’histoire rocambolesque, enfant, sur ce qui avait conduit cette dent-là entre ces draps-ci : tout jeune, j’étais bien conscient de la réalité brutale qui voulait que la mère de mon père fût très vieille et que son corps tombait en morceaux, déjà, de son vivant. Le corps de ma grand-mère, c’était un peu comme la maison de ma grand-mère : il avait ses secrets et, petit à petit, dans l’indifférence des autres et la pudeur de soi, il s’effondrait pan par pan. Plus tard, dans une autre chambre où reposait ce corps pour la veillée funèbre, j’ai pleuré devant la conséquence inéluctable.

Quand j’avais treize ou quatorze ans, j’ai participé à un voyage de classe en Bavière et c’était, pour moi, une expérience exceptionnelle : il avait fallu quelques mois d’économie à ma mère pour m’envoyer dans ce bus qui, à peine la frontière passée, s’est fait arrêter au milieu de la nuit par des gendarmes, en tout cas l’équivalent allemand des gendarmes, tout aussi moustachus, qui lui imposèrent une contravention. Une fois arrivé dans la famille qui nous accueillait, avec trois de nos camarades, dans une seule petite chambre, une Allemande nous a fourré dans les mains un gros téléphone des années quatre-vingt dix, en nous expliquant dans la langue de Goethe quelque chose qui, aujourd’hui encore, demeure un mystère. Ces gens-là, après tout, ne mettaient pas, jamais, le beurre au frigo : c’était pour nous la preuve tout à fait irréfutable que la semaine allait être difficile.

Dans la chambre où nous tentions de dormir tous les quatre, une fois la nuit tombée et les lumières éteintes, nous avons découvert des ombres étranges derrière un rideau, projetées par les lampadaires de la rue en contre-bas : c’était une forme phallique qui se dressait là et qui excitait déjà des imaginations diverses chez les adolescents confus que nous étions. Une petite enquête nocturne derrière le rideau a révélé que le membre était un cactus et le cactus était rangé là, sur le rebord intérieur de la fenêtre, à côté d’un gros pot de lubrifiant. Nous nous sommes perdus aussitôt en vaines spéculations et, plus tard, quand nous avons compris que nous ne partagerions jamais aucun repas avec la famille allemande, puisqu’elle mangeait dans le salon et nous dans la cuisine, notre soulagement n’a pas été mince. Pendant ce voyage, nous avons aussi visité le musée de la torture.

Il n’y a pas de chambre sans histoire : ni celle au-dessus du garage de ma famille d’accueil, où j’ai tiré ma seule et unique bouffée de cigarette et où mes phasmes se sont évadés en quête d’une vie meilleure, ni celle d’un appartement de ma mère, en vis-à-vis du salon d’un grand spécialiste français de la bioéthique, dont j’ai arrosé les pantes, quand son épouse et lui partaient en voyage, et dont j’allais lire bien plus tard les livres, difficiles à concilier pour moi avec le grand homme bourru qui promenait son chien géant dans les traboules de la ville. Ni le memento mori d’une dent trouvée, message du grand âge à l’enfance, ni les exploits sexuels de mes voisins d’hôtel la veille d’un colloque ne furent tout à fait indifférents, quoiqu’ils sombrent parfois, pour quelques semaines ou quelques années, au fin fond de ma mémoire.

En réalité, bien plus que le lieu où l’on dort, la chambre est pour moi celui où, la nuit, on pense et on écoute les bruits au-dehors. Dans la tente militaire du château de Bourgogne, j’ai écouté les animateurs de la colonie s’enfuir avec la caisse après avoir jeté nos chaussures aux taureaux, dans celle de mon appartement de Haute-Marne, j’ai tenté d’ignorer les ronflements de moteurs, alors que la convention annuelle de tuning, à deux semaines de la rentrée, battait son plein dans le parc d’à-côté. Il y a des chambres où l’on rentre par un chemin peuplé de cafards, agglutinés en grosses grappes grouillantes, comme celles de l’internat de mes années de classes préparatoires, et celles où l’on vient par les couloirs feutrés des hôtels aux portes toutes identiques, refermées sur des intimités provisoires et toujours mystérieuses.

Avec mon baluchon de linge sale et sur mon rideau à Noisy-le-Grand, j’ajoutais donc à la longue liste de mes expériences camérales. Le lit, si l’on peut dire, était trop petit, le matelas avait connu un passé long et mouvementé dont je préférais tout ignorer, après en avoir vu un peu de la couleur, et dehors, la rue était plus animée à deux heures du matin qu’en pleine journée. Mon colocataire d’une poignée d’heures était parti à la fête d’anniversaire d’une reporter de guerre déguisé en partisan d’Emmanuel Macron et je venais de cuisiner sur deux vieilles plaques électriques débusquées sans doute au fin fond d’une cave. En somme, le moment invitait à l’examen de questions existentielles, en premier lieu desquelles : sur quoi allais-je bien pouvoir dormir si je me décidais à laver mes chaussettes ?

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