Bossa Nova

En 1963, pour la première fois, la voix d’Astrud Gilberto quitte l’intimité de la musique entre amis pour rejoindre le grand public. C’est l’album Getz/Gilberto, qui réunit ceux qui sont, déjà, des grands noms de la bossa nova : João Gilberto au chant et à la guitare, Stan Getz au saxophone et Antônio Carlos Jobim au piano. L’album rafle les récompenses aux Grammy Awards deux ans plus tard mais il fait surtout découvrir Astrud Gilberto au monde entier, avec « The Girl from Ipanema / Garoota de Ipanema », d’O Poetinha Vinícius de Moraes. « The Girl From Ipanema » de 1963, avec ses paroles en anglais et en portugais, est peut-être la chanson qui représente la mieux la rencontre entre les deux Amériques autour de la bossa nova.

C’est aux années 1940 que Chris McGowan et Ricardo Pessanha, dans The Brazilian Sound, font remonter la première vague d’exportation de la musique brésilienne, avec l’« Aquarela do Brasil » écrite par Ary Barroso et demeurée inconnue en dehors du Brésil avant que Smith et Plumb ne l’incluent dans Saludos Amigos, un film de propagande des Studio Disney. Il n’est sans doute pas indifférent que ce soit le Good Neighbor tour des années 1940, qui vise à couper l’Amérique du Sud de l’Allemagne nazie et à renforcer la domination étasunienne, qui ait participé avec tant d’efficacité à la diffusion internationale de la musique brésilienne. Plumb et Smith travailleront encore, dans le même contexte, la musique de The Three Caballeros. La samba s’impose alors comme l’identité musicale du Brésil aux oreilles du monde entier.

C’est dans les années 1910 que la samba moderne s’impose, à partir du fonds musical brésilien, dans le paysage de la musique enregistrée avec « Pelo Telefone ». Ce premier succès a donné naissance à la vague des grands compositeurs de samba des années 1920, qui allaient définir le genre et créer l’identité musicale dans laquelle Disney cherche à s’inscrire, dans le contexte politique des années 1940. La samba, à son tour, donne sa structure rythmique à la bossa nova, après la Seconde Guerre Mondiale. En mêlant le jazz à la samba, la bossa nova laisse à ses interprètes et ses compositeurs une marge de manœuvre plus grande et est souvent réputée pour accentuer les particularités personnelles des artistes. C’est d’ailleurs le sens du mot bossa, qui n’est pas sans rappeler le duende espagnol, si bien évoqué par Lorca pour le flamenco dans sa conférence « Teoría y juego del duende », qui fait parler Goethe à propos de Paganini, dont le duende serait un « poder misterioso que todos sienten y que ningún filósofo explica ».

À la fin des années 1990, Lorenzo Mammì, dans « João Gilberto e o projeto utópico da bossa nova », voyait dans l’œuvre de Gilberto une tentative de redonner de la chaleur au jazz et, en lui joignant une interprétation personnelle de la samba, de le tirer d’une obsession pour la technique grâce à la profondeur personnelle de la voix. Et de conclure : « Se o jazz é vontade de pôtencia, a bossa nova é promessa de felicidade ». Et de la même manière que le jazz était venu donner de la forme à la samba, la bossa nova, à son tour, en remontant vers le nord, va donner un nouveau sens au jazz américain. C’est la collaboration de Getz et Charlie Byrd qui, en 1962, avec Jazz Samba, donne le grand coup d’envoi de la bossa nova aux États-Unis. Le « Desafinado » de Jobim, qui ouvre l’album, demeure sans doute la piste la plus connue aujourd’hui. João Gilberto s’installe lui-même aux États-unis entre 1962 et 1969, avant de rejoindre le Mexique, où il réside jusqu’en 1980, date à laquelle il retourne au Brésil. En 1976, l’album orchestral Amoroso fait sentir, par la diversité de ses langues le parcours international de Gilberto.

La bossa nova n’est pas la seule musique brésilienne à s’ouvrir au monde dans les années 1960 et un autre mouvement, la sulfureuse Tropicália, agite la scène musicale. Tout commence en 1968 avec l’album Tropicália: ou Panis et Circensis qui réunit Gilberto Gil, Caetano Veloso, Tom Zé, le groupe Os Mutantes et Gal Costa, dont la plupart produiront des albums éponymes marquants. Si Christopher Dunn, en 2001, dans son ouvrage Brutality Garden, voit dans la tropicália une contre-culture et si Carlos Calado publie, en 1997, Tropicália: a história de uma revolução musical, c’est à cause du mécontentement que le mouvement suscite parmi la jeunesse marxiste de la gauche brésilienne, qui voit dans l’intérêt porté par la Tropicália au rock psychédélique étasunien et britannique les marques d’un impérialisme dangereux. Contre-culture à l’occidental que celle de la Tropicália, malgré l’influence d’Oswald de Andrade, et en effet, en 1969, Caetano Veloso et Gilberto Gil fuient le Brésil, après avoir passé plusieurs mois en détention, pour rejoindre l’Angleterre, jusqu’en 1972. C’est cette année-là que le poète et parolier Torquato Neto, auteur du manifeste Tropicalismo para principiantes, se suicide, brisé par l’oppression de la dictature militaire.

L’histoire politique de la bossa nova est sans doute plus paisible. Il n’en reste pas moins qu’en 1981, João Gilberto collabore avec les artistes de la Tropicália, Veloso et Gil, pour Brasil, un album qui fera bientôt diptyque avec l’international Amoroso de 1976 et que l’on peut interpréter comme une reconnaissance très personnelle de la MPB, la Música Popular Brasileira qui, dès la fin des années 1960, écarte la bossa nova du devant la scène et impose une synthèse des traditions musicales brésiliennes et des influences qui les avaient transformées entre les années vingt et les années cinquante. Brasil profite de l’abertura politique de Figueiredo, qui voit, dans les années 1980, le retour de nombreux artistes exilés. En vingt ans, la bossa nova est ainsi devenue un monument de la culture musicale brésilienne.

On pourrait multiplier à l’envi les exemples de l’influence exercée par la bossa nova sur la musique mondiale, au-delà du jazz des États-Unis. L’exemple le plus parlant est peut-être celui de Basia, née Barbara Trzetrzelewska, qui pour être polonaise, n’en est pas moins l’une des grandes chanteuses de bossa nova et de jazz latin à se produire à partir de la fin des années 1980. En 1987, dans Time and Tide, avec la chanson « Astrud », Basia rend hommage à la carrière d’Astrud Gilberto et prend sa place, depuis l’Europe, dans l’histoire de la musique brésilienne.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s