L’or blanc des autres

Né en Savoie, à Chambéry, à maintes et maintes reprises, quand j’ai annoncé ma ville de naissance, je me suis entendu demander si j’étais doué en ski. Pour tout un chacun apparemment, le Savoyard est un farouche montagnard qui passe l’essentiel de ses hivers à descendre de la montagne en hors piste. Même le Grenoblois, ai-je découvert plus tard, qui vit pourtant à plusieurs heures des grandes stations, est censé passer ses loisirs entre skis et randonnées. On ne sait pas grand chose de la Savoie, on ignore tout de son histoire indépendante, mais l’on sait au moins qu’on y skie.

Et le ski, à n’en pas douter, est une industrie importante. Le tourisme hivernal — et, de plus en plus, le tourisme de toute saison — est une part essentielle de l’activité économique, aussi bien pour la vallée que pour la montagne. L’hiver est invariablement l’occasion d’écouler des sculptures en bois de plus ou moins bon goût et de convaincre des touristes peu soupçonneux de manger des diots, de la raclette et de la tartiflette. Plus largement, les sports d’hiver sont un enjeu essentiel du développement économique transalpin, dans tous les pays qui se partagent ces montagnes.

Les sports d’hiver sont aussi des sports de riches. En tout et pour tout, je crois avoir skié exactement trois fois dans ma vie, à chaque fois lors de sorties scolaires. Ces sorties à la montagne furent probablement l’une des expériences sociales les plus discriminantes de ma scolarité ou, en tout cas, elles comptent parmi celles qui m’ont le plus marqué. Je n’ai jamais été très talentueux pour le sport, en tout cas dans ma jeunesse, mais le ski, de fond ou de piste, occupe une place bien à part.

Bon gré mal gré, par la force de l’habitude et de la répétition, parce qu’on le fait pendant tout un trimestre, on apprend à courir, à lancer un javelot, à marcher sur une poutre ou à se cacher sur le terrain de hand ou de basket. Mais les écoles ont rarement les moyens d’offrir à leurs élèves une sortie alpine hebdomadaire. La sortie ski est une exception dans le programme sportif de l’année, de sorte qu’il n’est jamais vraiment question d’y acquérir des compétences de skieur mais bientôt plutôt d’offrir un terrain d’expression à celles que l’on a éventuellement acquises chez soi, à la maison.

Pour le dire autrement, si Papa & Maman ne vous offrent pas souvent des week-ends en famille à la station, la sortie skie sera une expérience douloureuse et peu productive. Passons sur les élèves qui ont leurs propres skis et ceux qui doivent en louer, passons sur le prix d’une combinaison qui ne sera portée que deux ou trois fois, sur celui des bottes et des grosses chaussettes, à moins de vouloir attraper froid, sur les moufles. Ces dépenses incontournables et somme toute très luxueuses peuvent constituer un obstacle considérable pour les familles les plus pauvres, dont les enfants apprennent ensuite qu’il y a des loisirs de riches et des loisirs pour eux.

Plus tard, en grandissant, une fois entré dans l’âge adulte, cette remarque — « alors, tu dois être bon en ski ! » —, aussi anecdotique soit-elle, a été pour moi l’un des indicateurs les plus sûrs de l’ignorance relative dans laquelle la classe moyenne, et celles au-dessus, pouvaient vivre à l’égard des plus pauvres. C’est un peu comme si j’avais demandé à tous ceux que j’ai pu croiser en Bretagne s’ils étaient doués pour la voile, ou à tous les Camarguais s’ils avaient leur propre cheval. C’est une évidence rarement considérée, dans la conversation courante, et parfois dans les pratiques éducatives, que les territoires et leurs activités ne sont pas également accessibles à tous.

Supposons que, par un heureux hasard, ma mère ait gagné des skis et une combinaison dans une loterie quelconque. Croit-on qu’elle avait l’argent pour payer la voiture — et l’essence — pour monter jusqu’à la station ? Supposons que l’on payait un bus. Croit-on qu’on avait l’argent pour déjeuner sur place ? Supposons que l’on emporte son déjeuner. Croit-on qu’on avait l’argent pour payer le forfait ? Et ainsi de suite. Et ne parlons même pas ici de compétition, et de grades, et de clubs.

Bien sûr, il existe toujours des initiatives locales qui entendent permettre aux enfants défavorisés, comme on dit sobrement, de connaître des expériences nouvelles et enrichissantes. Je devais avoir entre douze et quatorze ans quand, par le jeu des assistantes sociales et de leurs recommandations, et après des économies certaines, ma mère m’a envoyé à un stage de cirque, pendant les vacances d’été, quelque part en Bourgogne je crois. Le programme était idéal : un château pour cadre, une initiation aux arts du cirque, une représentation devant les gens du village voisin.

La réalité, toutefois, était sensiblement différente. Le château était bien là et il abritait bien des enfants : les enfants riches, en effet, qui avaient pleinement payé leur formation, dormaient dans les chambres confortables de l’élégante bâtisse du XIXe siècle, quand les enfants pauvres couchaient, eux, dans le parc, dans des tentes dortoirs, aux allures militaires, sur des lits de camp. Les deux groupes d’enfants ne se mêlaient que pour de rares activités : la piscine, par exemple, n’était ouverte qu’à ceux du château, jamais à ceux de la tente. Le soir de la représentation, un animateur a jeté toutes les chaussures dans le pré aux taureaux, à côté du chapiteau, avant de s’enfuir avec la caisse. C’était sans doute ce qu’il y avait de plus raisonnable à faire.

Cette nuit-là, nous rejoignons nos tentes dortoirs, les enfants riches rejoignent les chambres du château, et pendant des heures, en entendant les cris de la dispute entre les animateurs qui sont encore là, nous nous demandons, parce que nous sommes des enfants pauvres et que, au bout du compte, on finit par s’attendre aux choses de ce genre, quand on a vu assez d’assistantes sociales, et de psychologues scolaires, et de voitures inconnues qui vous emmènent vers la famille d’accueil, nous nous nous demandons s’ils vont tous partir, peut-être, et si le lendemain, abandonnés, il va falloir nous débrouiller seuls. Finalement non. Finalement nous rentrons.

Voilà mon expérience la plus significative de la charité de la République. Je n’ai jamais été oppressé par la richesse des autres enfants, par cette idée jetée complaisamment dans tel ou tel débat, par un politicien de droite, avide de marquer de bons points faciles sur la culture de notre temps, que les enfants sont méchants les uns avec les autres et qu’ils ont une méchanceté de classe. Ils sont méchants, certainement, mais jamais personne ne s’est moqué de mes vêtements, ou de ce que je n’avais pas de voiture, ou que je n’allais pas en vacances, ou aux sports d’hiver. Enfant, ce sont les adultes qui m’ont fait sentir à quel point j’étais pauvre.

Aujourd’hui, je ne sais toujours pas skier. Pendant quelques années pourtant, j’ai connu le confort relatif de la classe moyenne. Bien sûr, je me souviens de ma professeur de khâgne qui, après avoir posé son manteau en fourrure, plusieurs mois de salaire pour ma mère, négligemment sur le dossier de la chaise, nous suggérait d’aller ce week-end là à Amsterdam, ou était-ce Bruxelles, pour voir une exposition intéressante et, bien plus tard, telle professeure des universités inviter une amie à consulter un ouvrage à la Bibliothèque Nationale, comme une solution facile, qui comptait pour rien le prix du train, du toit au-dessus de la tête et de la nourriture dans l’assiette.

Et parfois le soir, dans le confort de notre appartement d’intellectuels en puissance, que nous louions à cinq ou six à la périphérie de la ville, pendant nos années d’études, assis devant la petite télévision carrée cathodique, l’hiver, j’étais frappé encore par l’obscénité des reportages sur les vacances aux sports d’hiver, sur « les Français vont bien arriver dans les stations », que je n’ai jamais pu comprendre autrement que comme « les bourgeois de Paris débarquent ».

Et en bon Savoyard je pense aux coulisses de ce théâtre-là, aux canons qui couvrent de neige artificielle les pentes façonnées des stations, aux taxis russes de Courchevel, aux chalets neufs-mais-authentiques, aux saisonniers dans les chambres de bonnes, à cette humeur compliquée des alpages, où la satisfaction économique se mêle au ressentiment, à l’architecture turinoise en plein département de France réduite au pittoresque du cliché touristique, qui écrase ce que certains veulent dire par ces mots de Savoie Libre, au petit jeu du chat et de la souris des vignerons de Savoie et des douanes transalpines, à ce mauvais vin qu’on réservera chaud pour les marchés de Noël des stations, comme aussi parfois le mauvais fromage, à l’indifférence ou à la jalousie de la vallée, qui oublie que quand la saison se finit, la montagne est morte — ou soulagée, on ne saurait trop dire.

Mais qu’on se rassure au JT de 20 heures : la neige sera bonne cette année.

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