National Coming Out Day

Mardi dernier, le 11 octobre, c’était le National Coming Out Day, aux États-Unis en particulier mais aussi en Suisse et en Grande-Bretagne. Aux États-Unis, c’est le second Coming Out Day après la décision Obergefell v. Hodges de la Cour Suprême, qui légalisait, le 26 juin 2015, le mariage des couples de même sexe sur l’ensemble des territoires de l’Union. Sans surprise, comme le signalait à l’époque Topaz et Gass pour Politico, la décision avait suscité l’ire des candidats Républicains à l’élection présidentielle, parmi lesquels Donald Trump. En août de cette même année, John Oliver et l’équipe de Last Week Tonight, qui viennent de reporter plusieurs EMIs, revenaient sur la question toujours délicate des droits LGBT aux États-Unis.

Les LGBTQI et le marché du travail

Le principe fondamental du National Coming Out Day est de susciter une prise de conscience, chez les hétérosexuels, de la situation de la communauté LGBTQI, en partant de l’idée que bien des gens seraient plus réceptifs à l’égalité des droits s’ils savaient qu’ils comptent parmi leurs proches des LGBTQI. Pour ma part, j’ai toujours eu l’impression que la France était à l’arrière-grade de ces questions. Florian Bardou évoque justement, dans un article du 12 octobre sur les queer studies, pour Libération, la difficile réception des questions LGBTQI dans le milieu intellectuel français. Y est abordée entre autres l’homophobie professionnelle du milieu universitaire. Le 29 janvier, Thierry Laurent revenait, dans un entretien avec Laura Buratti pour Le Monde, sur la situation difficile des LGBTQI sur le marché de l’emploi de manière générale, une situation déjà soulignée par Luc Peillon dans Libération en 2012. Des initiatives existent, comme le programme d’accompagnement à l’emploi développé par FACE Paris et Face Seine-Saint-Denis entre 2014 et 2015.

La question est même devenue un enjeu de communication pour certaines entreprises, comme en témoigne la page consacrée sur le site d’entreprise au Accenture LGBT Network ou bien celle du Boston Consulting Group. Il suffit en réalité de consulter la liste des partenaires 2016 de l’organisation américaine Out & Equal pour se rendre compte que la situation est très contrastée. Selon les pays et les secteurs d’activité, les difficultés peuvent être très différentes : Lucy Alderson rappelait par exemple, ce 11 octobre justement, dans un article de Construction News, en Grande-Bretagne, les obstacles considérables rencontrés par les employés du secteur.

Il faut aussi souligner que, comme toujours, la question de la sexualité est compliquée par la question de la discrimination sociale. Pour le dire autrement, il est parfois beaucoup plus facile d’évoluer dans un environnement moins intolérant quand on occupe une fonction plus élevée et que, par conséquent, on dispose de compétences plus rares et plus valorisées économiquement. Il n’est ainsi pas très étonnant de voir qu’à l’exact inverse des employés du bâtiment évoqué par Lucy Alderson, les consultants des grands cabinets de stratégie sont bien lotis, selon Thibaud Vadjoux, dans un article de Consultor à la gloire du cabinet Oliver Wyman. Remarquons d’ailleurs que ces initiatives sont toujours suspectes de pinkwashing.

Médias, Coming Out et Circonvolutions

S’informer sur ces questions est d’autant plus complexe qu’en France, les médias LGBTQI se portent fort mal. En septembre dernier, Corentin Durand rappelait encore pour Numerama la situation difficile de Yagg, un an après l’arrêt de publication de Têtu. Le 15 septembre 2016 en effet, l’équipe de Yagg annonçait son placement sous la protection du tribunal, au terme d’une histoire difficile rappelée par Bardou sur Libération. Reste donc les médias généralistes, souvent dénoncés pour leurs défaillances par l’AJL, l’association des journalistes LGBT, comme dans ce billet consacré au coming out de Caitlyn Jenner.

Cela ne veut pas dire que le sujet du coming out n’est pas parfois traité de manière intéressante par les médias, comme en témoigne le récent article de Marine Le Breton, pour le Huffington Post, sur l’outing des personnalités publiques. L’outing avait été un sujet important, cet été, après l’affaire du Daily Beast, résumée en français par François Touzain pour 360. Au-delà de la question de l’outing, le National Coming Out Day pose celle de l’articulation délicate entre une injonction à la visibilité, pour la défense communautaire, et la protection de la vie privée, voire le droit de se préserver de discriminations toujours bien réelles. Que l’on soit une célébrité sportive internationale ou un travailleur du bâtiment dans le sud de l’Angleterre, afficher sa non-hétérosexualité, c’est faire preuve d’un courage utile mais aussi parfois de témérité.

Dans ce contexte, outre-Atlantique, le National Coming Out est aussi l’occasion pour des célébrités d’endosser volontairement le rôle de chefs de file et de faire de leur propre coming out une médiation pour leurs fans. Cette année par exemple, comme l’a repris en français Corentin Gouriou, ce fut le cas de Colton Haynes ou bien, comme l’a expliqué Stéphanie Laskar, de Sara Ramirez.

Les petits coming out du quotidien

Ce dont la plupart des hétérosexuels n’ont sans doute pas conscience, c’est qu’au-delà de ce moment unique et spectaculaire, quand il est endossé par des célébrités, du premier coming out, la vie des LGBTQI est faite de petits coming out quotidiens. Je n’ai jamais eu d’histoires trépidantes à raconter en la matière. Contrairement à certains de mes anciens compagnons, mon expérience du coming out, le vrai, le grand, n’a rien de dramatique. J’avais douze ou treize ans, je mangeais de la purée avec ma maman et je lui ai dit que « au fait, je suis bisexuel », et elle m’a demandé « qu’est-ce que ça veut dire ? », et je suis allé chercher le dictionnaire pour elle, et on a fini la purée. Inutile de dire que le sujet ne fournira pas aux passages les plus palpitants de mes futurs mémoires.

Par la suite, je n’ai jamais vraiment considéré que je devais fournir des efforts supplémentaires mais, en vérité, ce n’est pas moi qui choisis. J’ai beau estimer que puisqu’il n’y aucune raison que l’on suppose a piori mon hétérosexualité, je n’en ai pas plus de signaler ma bisexualité, ça ne change rien au fait que pour celles et ceux qui m’entourent, mon orientation sexuelle est toujours une nouvelle, que c’est une nouvelle digne d’intérêt et qu’elle est perpétuellement significative. Si la présomption d’innocence est une vue de l’esprit, la présomption d’hétérosexualité a souvent tout l’air d’un horizon indépassable.

La semaine dernière, je regardais couler la Marne et une dame d’une soixantaine d’années s’est approchée de moi pour me demander si je comptais me suicider. Elle en a ensuite profité pour me faire la conversation pendant plus de deux heures, un peu malgré moi je dois bien l’avouer, et après m’avoir parlé du Front National, de l’enseignement catholique, du supermarché du coin, de ses voisins et de la guerre en Syrie, elle m’a dit être contente que « les homosexuels puissent se montrer ». « Vous savez ça, m’a-t-elle dit, que maintenant ils se montrent ? Ah oui. Eh bien. » À aucun moment dans le flot de son discours progressiste — enfin, je crois, tout cela n’est pas d’une très grande clarté —, elle n’a supposé que je pouvais en être, moi aussi.

D’autres sont plus perspicaces, pas toujours pour notre bien. Il y a quelques mois, dans une grande ville de France, j’étais assis dans le bus avec mon compagnon de l’époque. Nous vaquions chacun de notre côté à nos occupations : lui lisait un livre, et moi je regardais bêtement par la fenêtre. Comme je suis chaleureux comme un glaçon, il y avait peu de raisons de supposer quoi que ce fût. C’était sans compter sur les deux hommes au gaydar plus performant que Grindr, qui ont traversé le bus pour s’installer à côté de nous et entreprendre de nous insulter et de nous menacer pendant tout le reste du trajet. Ils ont bien insisté pour nous expliquer qu’ils réfléchissait à nous attendre au pied du bus pour nous tabasser, parce que c’était tout de même dégoûtant de s’afficher comme ça, que dans d’autres pays on nous tuerait et que c’était quand même bien mieux, et ainsi de suite. À leur décharge, ce jour-là, j’avais des chaussures jaunes, accessoire qui signale sûrement le sodomite.

Pendant plusieurs semaines, après ça, comme je ne suis pas un super-héros, j’ai eu peur de prendre le bus. Ce qui fut le plus terrible dans cette petite expérience si banale, ce fut peut-être l’idée insidieuse que nous avions eu de la chance de nous en tirer à si bon compte. Les agressions homophobes sont monnaie courante et parfois bien plus graves. Mark Townsend signalait dans The Guardian qu’elles avaient augmenté de 147% ces derniers mois en Grande-Bretagne. Les affaires en France ne manquent pas, comme l’agression d’un couple à Montpellier en août dernier, évoquée par exemple par Elisabeth Badinier pour France Bleu. J’étais donc plutôt content d’avoir été seulement menacé de mort.

Bref…

Bref, dimanche prochain, la Manif pour Tous, après avoir déployé beaucoup d’énergie à me faire comprendre que j’étais un danger pour la société, retourne défiler à Paris. Je ne doute pas qu’on leur tendra encore une fois et aimablement le micro.

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