Démission, Éducation Nationale et Caquètements

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Aujourd’hui, j’ai démissionné de l’Éducation Nationale. Ou plutôt, soyons précis : hier, j’ai reçu mon arrêté de radiation des cadres de la fonction publique, après avoir entamé, il y a quelques semaines, une relation épistolaire brève mais vibrante avec les ressources humaines de mon rectorat. C’est à elles que j’ai envoyé ma démission et ce sont elles qui m’ont écrit, pleines de sollicitude, pour m’avertir de la gravité de ma décision et me demander confirmation, au cas où, par maladresse, j’aurais glissé le stylo à la main et démissionné sans m’en rendre compte. J’ai confirmé, ils ont confirmé que j’ai confirmé, et, après avoir des deux côtés participé au maintien des services postaux, ils m’ont envoyé le fameux arrêt.

L’Éducation Nationale et le Secteur Privé

Si vous êtes des passionnés du sujet, vous avez sans doute déjà lu le blog de Pepina, qui a démissionné de l’Éducation Nationale en 2007. En 2011, elle répondait aussi à un article de Nolwenn Le Blevennec sur Rue89, pour expliquer qu’elle ne croyait pas vraiment que l’Éducation Nationale était une filière staliniste de la scientologie. Qu’on se rassure, l’Éducation Nationale, pour être, parait-il, un dangereux repaire de gauchistes, n’en demeure pas moins une institution rigoureusement capitaliste, comme en témoigne le partenariat entre le Ministère et Microsoft. Rien de nouveau dans cette histoire, du reste, puisque l’instruction publique a fait la fortune de certaines maisons d’édition privées, au gré de partenariats souvent critiqués, à partir du XIXe siècle. On pourra lire à ce propos le cinquième chapitre, « L’édition scolaire », de l’Autre histoire de l’édition française par Jean-Yves Mollier, historien spécialiste du livre. Pour les curieux, j’en ai fait un compte-rendu ici.

Tenez, par exemple, à la rentrée, quand j’ai débarqué dans mon nouvel établissement, quand j’ai ouvert mon nouveau casier, j’y ai trouvé là, bien empaquetés, le nouveau manuel de chez Hachette, et puis les nouvelles éditions des œuvres du nouveau programme, de chez Hachette, afin que je puisse lire, vous comprenez, et faire acheter aux élèves. Niveau manuel, c’était trop tard, puisque le collège avait déjà commandé ses Colibris de chez Hatier, que l’éditeur n’avait pas été capable de livrer pour la rentrée, parce qu’il y avait beaucoup de commandes et que, suppose-t-on, les petits collèges du fin fond de la province ne sont pas une priorité. Tout ça pour dire qu’entre travailler dans le privé et travailler pour l’Éducation Nationale, la différence relève parfois de l’exercice de casuistique.

Quoi qu’il en soit, ma décision a suscité beaucoup d’incompréhension de la part de ma maman, qui s’inquiète de me voir bientôt mâcher mes semelles sous un pont, et de ma hiérarchie directe qui, quoique pleine de sincère sollicitude — et je les en remercie du fond du cœur — s’est tout de même interrogée sur l’absence d’opportunités professionnelles à laquelle j’allais être confronté. Pourtant, l’association Après Prof pour la mobilité externe des enseignants explique bien que les enseignants qui ont moins de 10 ans d’ancienneté ont de bonnes chances de se reconvertir, essentiellement parce qu’ils ont été sous-payés toute leur vie et que leurs prétentions salariales sont fort raisonnables. En effet, avec un bac+5, un concours et deux certificats complémentaires obligatoires, en langue et en informatique, un jeune certifié, à sa titularisation, gagnera 1685,21€ net par mois, après avoir débuté à 1321€ au début de son stage, comme on peut le découvrir sur le site de SE-Unsa.

Temps de travail & Sécurité de l’Emploi

Bien sûr, ma maman, après avoir tenté de me faire culpabiliser en précisant que ce serait à elle de payer mes frais de santé si demain je me fais écraser par un 33 tonnes, a essayé les deux autres arguments phares pour vanter la condition des professeurs : le temps de travail et la sécurité de l’emploi. Eh bien oui, parlons-en. En 2012, Samuel Laurent au Monde déterrait une enquête de 2002 pour un article sur le temps de travail des enseignants, où l’on apprend que ceux-ci travaillent environ 40 heures par semaine et 20 jours de congés par an. Il est vrai qu’une bonne partie de ce temps est  consacré à l’art délicat du décryptage de réforme. La situation ne semble en tout cas pas aller à s’arrangeant puisqu’en 2013, on était passé à 41 heures, selon l’Éducation Nationale elle-même. Les profs attendent donc avec impatience de passer aux 35 heures, comme le préconise un candidat à l’élection présidentielle.

Reste la sécurité de l’emploi. De fait, les professeurs sont fonctionnaires. Ce n’est pas rien, surtout dans une conjoncture économique difficile (c’est un pléonasme). Il est bon cependant de rappeler que cette sécurité est toute relative. En 2012, une étude, détaillée dans ce blog, suggère que 17% des enseignants sont en dépression contre 11% des salariés d’autres professions et que les professeurs courent un risque sensiblement plus élevé que les autres salariés de se suicider. Avant même de s’étendre sur les conditions de travail, l’attitude des élèves et les difficultés pédagogiques du métier, rappelons que la fameuse sécurité dont jouit l’enseignant s’accompagne d’une bonne part d’aléatoire, du genre qu’on va chercher d’ordinaire dans les casinos.

Cette année, à la rentrée, par exemple, j’ai croisé une collègue qui exerçait sur trois établissements différents, à une heure et demie de distance les uns des autres, et qui devait parfois en faire deux dans la même journée. N’oublions pas non plus que les enseignants du secteur public ne choisissent pas vraiment leur lieu d’affectation, en tout cas quand ils débutent : chaque académie vaut un certain nombre de points, en fonction de son attractivité, et on cumule des points avec l’expérience et, éventuellement, la situation familiale. Un enseignant débute en général dans les académies les moins attractives et donc, souvent, dans les établissements les plus difficiles ou les secteurs les plus isolés.

Évidemment, malgré ces réalités, l’argument de la sécurité de l’emploi reste fort pour dissuader les professeurs qui pensent à démissionner, particulièrement dans un contexte économique où, selon une étude de l’Apec, dont on peut lire le dossier de presse en PDF, seuls 62% des diplômés Bac+5 de 2014 avaient un emploi en 2015. Ces chiffres sont souvent avancés par ceux qui cherchent à calmer les ardeurs des professeurs démissionnaires, dans un argumentaire qui considère que l’exercice de la fonction professorale n’a pas constitué une expérience professionnelle digne du marché de l’emploi.

Un bien beau capital humain

Dans ce cas, pourquoi ne pas évoluer à l’intérieur de la fonction publique ? La mobilité interne dans le large marché de l’emploi réservé aux fonctionnaires devrait être une chose aisée. Pas si facile. Outre que celui-ci fonctionne à bien des égards comme le marché de l’emploi externe, à coup d’annonces sur des postes réservés, l’enseignant doit s’armer de beaucoup de patience pour jouir du soutien indispensable de sa hiérarchie administrative et notamment des ressources humaines. À titre d’exemple, il y a quelques années, j’ai téléphoné à mon rectorat pour m’informer des détachements possibles, à quoi on m’a aimablement répondu verbatim « vous avez passé le concours pour enseigner, non ? ». Plus tard, quand j’ai manifesté mon désir de quitter l’Éducation Nationale, je n’ai suscité aucune réaction significative du rectorat. Si je n’en avais pas appelé les services pour les relancer après l’envoi de ma lettre de démission, je n’aurais probablement eu avec eux que des interactions pour ainsi dire protocolaires, par courriers interposés.

Les Ressources Humaines de l’Éducation Nationale sont, il est vrai, notoirement lacunaires. Il faut dire qu’au niveau du droit du travail, le Ministère a les coudées franches. Il se fait une spécialité des CDD d’un an en ce qui concerne ses contractuels, comme le rappelait en 2014 N’daricaling Loppy, dans un article du Figaro. Les vacataires sont payés parfois avec beaucoup de retard, seulement pour les heures effectuées, sans cotiser pour le chômage et sans bénéficier d’aucun avancement, même si leur contrat est reconduit. Une CPE contractuelle témoignait dans Rue89 de la grande précarité de sa situation. Tous ces témoignages ne sont d’ailleurs pas sans conséquence, comme le rappelait Marie Piquemal en septembre dernier Libération.

Côté titulaires, évidemment, la situation est plus riante à condition de ne pas vouloir évoluer. Dans l’hypothèse même où un professeur obtiendrait son détachement pour exercer d’autres fonctions, celui-ci peut lui être refusé. Par exemple, en 2015, j’ai été recruté pour un poste permanent dans une école d’ingénieurs bretonne, avant que mon rectorat ne refuse de me laisser accéder à cet emploi… pourtant réservé aux professeurs titulaires. Même la démission n’est pas un droit mais un privilège : le rectorat a toute liberté de la refuser et peut en tout cas prendre 4 mois pour répondre — ou non — à l’enseignant qui la sollicite. En 2010, Steven Le Roy racontait dans Le Télégramme les stupéfiantes péripéties d’une professeur de géographie qui tentait désespérément de démissionner.

Bref…

Bref, j’ai envoyé ma démission, l’Éducation Nationale l’a acceptée. Mais qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire maintenant ? Eh bien, commencer par écrire un blog, par exemple.

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9 Comments Add yours

  1. Bruno says:

    Très intéressant ! Une décision qui tente beaucoup de gens, mais très difficile à prendre, donc bravo.
    Vous allez vous orientez vers quoi du coup ? Excusez ma curiosité, c’est juste que je m’identifie un peu 😉

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  2. Claire says:

    Il est très intéressant cet article, mais en effet la question de la ré-orientation se pose, car souvent avec une licence ou un master ce n’est pas simple ! C’est une décision courageuse mais apparemment nécessaire !
    Bonne continuation en tout cas !

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  3. Géraldine says:

    “dangereux repaire de gauchistes”…et non “repère”… Déformation professionnelle… désolée #prof de français à jamais 😉

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  4. Bruno, merci pour votre commentaire et vos encouragements !
    Pour l’instant, donc, je fais un peu de rédaction freelance, pour limiter la casse financière, et j’ai quelques entretiens et perspectives ici ou là. Le projet le plus concret est de partir à Varsovie, voir du pays, faire un peu de traduction, un peu de cours de conversation, de la rédaction et se donner le temps de découvrir de nouvelles choses et de nouvelles personnes.

    Claire, merci beaucoup pour votre commentaire ! Les diplômes, c’est une chose ; l’expérience professionnelle, c’en est une autre. Pas mal de profs avec lesquels je discute ont l’air de considérer qu’être prof, c’est une parenthèse loin du monde de l’emploi. Bien sûr, dans une conjoncture économique difficile et dans un pays où les employeurs sont souvent obsédés par le bon diplôme, avec le bon nom, pour la bonne fonction, les choses peuvent être compliquées. Mieux vaut, donc, s’assurer que l’on est soutenu par la famille ou les amis avant de s’apprêter à galérer un peu.

    Géraldine, merci pour votre œil ! Je suis content, pour ma part, de ne plus corriger de dictées.

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  5. Lulu says:

    J’ admire votre courage et je ne peux que m’identifier à votre témoignage. C’est un long cheminement en ce qui concerne. Mais le sentiment, plus fort pour le moment, que j’aime sincèrement enseigner, malgré tout, me retient. S’y ajoutent évidemment l’impression qu’on ne sait rien faire d’autre, la peur de l’échec, les contraintes financières…
    Vous lire nourrit encore ma réflexion et mes doutes. Mais j’approuve un commentaire que j’ai pu lire sur Twitter : voir tout ceci écrit m’a fait du bien.
    Merci.
    Je vous souhaite beaucoup de réussite et, plus encore, d’épanouissement…

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  6. Julien says:

    Si vous êtes toujours prof dans l’âme et que vous pouvez vous expatrier, essayez les établissements français à l’étranger! Certains sont pas mal. Il n’y a pas malheureusement de bahut parfait. En attendant, merci pour l’article!

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  7. Lulu, vous savez, j’aime enseigner, aussi, beaucoup, et ce n’est pas le dégoût de l’enseignement qui me pousse à tourner le dos à l’Éducation Nationale. Quoi qu’il en soit, je comprends vos craintes, qui sont légitimes et partagées par beaucoup de collèges. Rien ne vous empêche de construire pas à pas un autre projet, au moins en théorie, comme ça, pour vous rendre compte que c’est peut-être possible. C’est déjà beaucoup.

    Julien, merci pour votre message ! Les établissements français à l’étranger sont une possibilité. Certaines dépendent de l’Éducation Nationale et recrutent donc principalement par voie de détachement, ce qui implique encore des relations épistolaires tourmentées avec des administrations lointaines et labyrinthiques. J’ai cependant une excellente amie qui enseigne dans un établissement étranger de français à l’étranger — toute la nuance est là — et qui s’y plait beaucoup.

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  8. Sandrine says:

    Bonjour,
    je suis très touchée par votre témoignage et je m’y retrouve tellement ! En revanche, je n’ai pas osé le grand saut de la démission. Je viens de repartir pour une 2 ème année de disponibilité, mais lorsque j’ai demandé la première, j’étais sur le point de démissionner si elle ne m’était pas accordée. J’avais le profond sentiment que si je ne partais pas, c’était la dépression assurée. J’ai alors entendu les mêmes discours que vous : “on ne démissionne pas d’un poste de fonctionnaire”, “pense aux vacances” etc… Côté reconversion, j’ai la chance d’avoir un Master 2 de psychologie. J’ai donc cherché des postes de psychologue. Au bout d’un an, j’ai deux postes à temps partiel sur deux communes différentes. Certes, je n’ai pas eu mes deux mois de vacances cet été ( j’ai eu 15 jours en septembre) mais s’il y a un message que je voudrais faire passer aux enseignants, c’est que, si on perd en vacances, on gagne en qualité de vie à la journée. Le soir, je ne suis pas sur les nerfs ou épuisée par les élèves, et je passe les soirées avec mon mari, pas sur les preps du lendemain et ça c’est aussi une qualité de vie. Et si un jour je devais retourner dans l’Education Nationale, je me dis qu’au moins j’aurais déjà gagné ce temps à me faire plaisir dans ce nouveau métier. Changer a aussi l’avantage de re-dynamiser sa vie.

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